MOUTON,
Eugène
(Mérinos) : La Vénus de Milo
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection
électronique
de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (13.06.1997)
Texte relu par : A. Guézou
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La Vénus de Milo
par
Eugène Mouton
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Ce soir-là, j'avais cru devoir aller au bal
de l'Opéra
pour me divertir, et je m'y divertissais de tout mon coeur, si bien
que, dans le feu d'une conversation vive et animée avec un
domino plein d'entrain et de promesses, ayant fait le moulinet de mon
bras droit à l'effet de peindre éloquemment la violence
de mon amour naissant, je fis tomber le chapeau d'un jeune homme qui
était à droite et un peu en arrière de moi.
- Maladroit ! cria une voix dont le timbre me
sembla peu d'accord
avec le caractère masculin de la coiffure que je venais de voir
tomber.
Je me retournai et, me confondant en excuses, je
ramassai
respectueusement le chapeau et l'offris au jeune homme, lequel
n'était autre qu'une jeune et jolie femme, et qui ne pouvait
guère s'en cacher sous le pantalon collant, le gilet à
coeur et l'habit noir, qui moulaient de leur ébène les
blancheurs cachées d'un corps de Vénus.
L'inconnue rayonnait d'un tel éblouissement
de beauté
que je demeurai bouche béante, l'air fort bête (ainsi que
je l'ai su depuis), et lui tendant son chapeau dans une posture de
suppliant.
Un peu renversée sur la hanche, la
tête en
arrière, elle me regardait ou plutôt me toisait par-dessus
son épaule de l'air le plus dédaigneux du monde. Elle
avait assemblé ses pieds et tenait ses deux mains dans les
poches de son pantalon : on aurait dit un jeune duelliste prêt
à lancer un cartel.
Le cou, le tour du visage et le front,
étaient d'une
beauté incomparable : une forêt de cheveux blond
cuivré, mal contenus par quelques petits peignes ou quelques
épingles qu'on voyait surgir çà et là sous
les débordements de cette cascade, avait été
enroulée de manière à imiter le mieux possible une
coiffure d'homme ; mais la chute du chapeau avait dérangé
cet artifice, et d'épaisses torsades s'étaient
échappées de toutes parts comme un fleuve d'or qui aurait
rompu ses digues. Une boucle, entre autres, tombait sur le front et
voilait entièrement un de ses beaux yeux.
Ils étaient noirs, ces yeux, et dardaient
une flamme
dorée qui me fascinait. Mais ce qui était le plus
extraordinaire encore, c'était la taille de l'inconnue. Elle
n'était nullement maigre, et pourtant je ne me souvenais pas
d'avoir jamais rien vu d'aussi fin, d'aussi mince, d'aussi long. Aussi,
à force de la considérer, je finis par m'écrier :
- Le Serpent !
- Le Serpent ? me dit-elle d'un ton surpris, je ne sais ce que cela
signifie.
- Mais oui, «Le Serpent». Il n'y a qu'une femme au monde
faite comme cela.
«Le Serpent» était un
modèle que bien des
artistes connaissent, et qu'on avait surnommée ainsi à
cause de la merveilleuse finesse de son corps.
- Eh oui ! répétai-je, je te connais, c'est toi qui as
posé la Léda de...
- Modèle ! répliqua l'inconnue d'un air piqué.
- Mais, madame repris-je un peu décontenancé, ce que je
dis ne doit pas vous blesser et prouve tout au plus combien je vous
trouve belle.
- Allons ! dit-elle moins fâchée, je veux bien vous
pardonner, mais il faut réparer votre maladresse. Vous allez me
remettre mes cheveux en place et mon chapeau sur la tête.
Et me désignant des yeux une banquette dans
un coin sombre du
couloir, elle y alla, s'assit et, se penchant en avant, me tendit son
front.
Je tenais toujours à la main le chapeau de
la dame, qui
m'embarrassait, car j'avais de plus en plus honte de garder le mien
devant elle à mesure que l'admiration s'emparait de moi. Je
finis par l'ôter, de sorte que je me trouvai un chapeau à
chaque main, faisant avec ces deux couvre-chefs une pantomine
désolée où l'embarras, la surprise et l'amour,
s'entre-croisaient en paraboles incohérentes.
Elle riait :
- Eh bien, posez là ces deux chapeaux, voyons, et arrangez-moi
les cheveux.
- Madame, lui dis-je en ôtant vivement mes gants, je vous
obéis, parce que je ne connais que ma consigne : mais je
réclame d'avance toute votre indulgence, un homme étant
plus exercé à défaire ces sortes d'ouvrages
qu'à les rétablir...
- Oh ! je sais que vous êtes tous aussi fats les uns que les
autres. C'est bien, je vous donne acte de ce que vous n'êtes pas
coiffeur, ce qui est fâcheux : mais prenez garde à ce que
vous allez faire ! ne comptez sur aucune indulgence, je vous en
avertis. Au reste ce que j'attends de vous est fort simple : vous voyez
bien cette boucle qui me pend sur le front ? Relevez-la d'un de vos
doigts... Bien... Maintenant, fixez-la avec une épingle.
- Mais, madame, il n'y en a pas.
- Attendez, dit-elle en se renversant et en étalant sa poitrine,
mettez la main dans la poche de côté de mon habit,
là. Prenez ce petit porte-cigarettes, ouvrez-le, il y a des
épingles à cheveux.
J'obéis. Je prenais courage. Avec une
délicatesse de
femme de chambre, et suivant mot à mot les ordres de l'inconnue,
je réussis tant bien que mal à réprimer les
révoltes des boucles les plus mutines, et les mains me
tremblaient lorsque j'eus mené à bien, à travers
ce torrent d'or parfumé, l'entreprise la plus charmante qu'un
mortel ait jamais pu rêver d'accomplir.
Elle se tourna vers une glace, sourit d'un air
moqueur, haussa les
épaules, et me regardant la tête un peu penchée :
- Pauvre garçon, vous avez encore à
travailler avant
de devenir un bon coiffeur ; mais enfin vous y avez mis de la bonne
volonté et de la soumission. J'aime la soumission.
Elle prit, en disant cela, un air de reine.
- Maintenant, continua-t-elle, remettez-moi mon chapeau. Pas ainsi !
plus sur le front, et droit, et non pas bêtement en
arrière, comme le mettent les femmelettes qui n'ont pas
l'habitude du costume d'homme.
Je lui mis son chapeau, elle me fit un signe de
tête, me dit
merci, et se perdit dans la foule.
Tout cela s'était passé en moins de
temps que je n'en
ai mis à vous le dire, et l'inconnue était loin avant que
j'eusse eu le temps de me rendre compte de la stupéfaction
où cette scène étrange m'avait plongé.
Ma tête se perdait en conjectures plus
incensées les
unes que les autres pour deviner ce que pouvait être cette femme
et quelle raison elle avait eue pour agir à mon égard
d'une façon aussi fantastique.
Dès que j'eus repris mon sang-froid,
rassemblant dans un seul
élan tout ce que le plus furieux désir peut donner de
force et de volonté à un homme, je me précipitai
à la recherche de l'inconnue, et pendant quatre heures,
bousculant et renversant tout sur mon passage, je labourai la foule de
mes coudes, de mes épaules et de mes reins, montant et
descendant les escaliers, courant dans les couloirs, m'introduisant
dans les loges, enfin ravageant tout comme un hippopotame
échappé.
Vous devinez que je ne trouvai rien : en pareil
cas c'est de
règle. Vers six heures du matin, par une jolie petite neige
fondante agrémentée de grésil et rafraîchie
de quelques bouffées d'un vent glacial, je rentrais piteusement
chez moi.
Commissionnaires, porteurs d'eau, concierges,
agences de
renseignements, pendant un mois je mis tout en oeuvre pour
découvrir le nom et la demeure de l'inconnue, et j'en serais
encore là si, m'étant enfin avisé de retourner au
bal de l'Opéra, je ne me fusse trouvé tout à coup
vis-à-vis d'elle.
Elle vint à moi en souriant. Elle
était en habit noir
et en cravate blanche, comme la première fois. Comme la
première fois, elle avait les mains dans les poches de son
pantalon. Je lui demandai de prendre mon bras.
- Je n'ai jamais pris le bras de personne, me dit-elle d'un ton
singulier. Marchons ensemble un moment, et si vous voulez nous irons
nous asseoir, car je suis fatiguée.
Au bout d'un ou deux tours de foyer, nous nous
assîmes dans un
couloir. La conversation, de mon côté, prit vite le chemin
de l'amour, et je ne tardai pas à essayer de lui toucher la main
; mais à chaque fois elle se levait d'un air fâché,
et finit par me dire que si je continuais elle s'en irait.
Et pendant tout ce temps, quoi que je pusse faire
ou dire, elle ne
cessa de garder, comme toujours, les mains dans ses poches.
Nous restâmes là fort longtemps, moi
lui contant mille
folies, elle m'écoutant d'un air de curiosité et ne me
répondant que quelques mots, ces mains si obstinément
cachées me mettaient la tête à l'envers, et je
voyais clairement qu'elles devaient jouer quelque rôle
mystérieux dans la vie de cette femme, mais je n'osai jamais
l'interroger à ce sujet. Je n'y fis donc aucune allusion, je ne
laissai voir rien qui pût trahir ma curiosité
dévorante, et après avoir déployé une
stratégie d'ailleurs peu difficile en ces sortes de rencontres,
j'obtins enfin un nom et une adresse, avec rendez-vous pour le
lendemain à deux heures.
Un épisode de ce genre, surtout lorsqu'il
se passe au bal de
l'Opéra, marque ordinairement la fin du roman, et j'avoue que,
cette fois comme bien d'autres dès que je me vis en possession
du nom et de l'adresse que je cherchais depuis tant de jours d'une
ardeur si furieuse, je commençai de considérer la
situation d'un oeil plus calme. Je supputai mentalement le nombre
probable de semaines que devait durer mon bonheur : nous étions
en février, je partais pour la campagne en avril : je faisais
donc acte de sagesse en me demandant si un seul bond de
fidélité pouvait me porter jusque-là.
Le lendemain, deux heures sonnant, je sonnais
à la
bienheureuse porte. Une femme de chambre me fit traverser un corridor,
un salon, et me laissa seul dans un fort aimable boudoir, où,
quelques minutes après, je vis apparaître mon inconnue.
Elle était encore en homme, seulement elle
avait une
espèce de costume d'atelier : veston et pantalon de velours
nacarat, cravate de blonde et les pieds nus dans des babouches
orientales. Toute singulière que fût une pareille
toilette, elle faisait ressortir avec toutes sortes d'avantages la
tournure sans pareille de la femme qui la portait. Quant au visage, il
était, par la longueur et la finesse des traits, d'un type tout
à fait inconnu et merveilleusement séduisant.
Cette beauté, ce costume et les souvenirs
de ce qui
s'était déjà passé entre nous, me mettaient
dans un trouble d'autant plus étrange que la dame, cette fois
encore, avait les deux mains dans les poches de son pantalon et se
recula vivement en arrière lorsque, par un mouvement tout
naturel, je lui tendis les mains en entrant.
Elle me fit asseoir, nous causâmes beaucoup.
La conversation
prenait un tour de plus en plus tendre. Tout en me répondant
avec une grâce assez conciliante, la dame paraissait
gênée et combattue entre des sentiments contraires. Enfin,
comme si elle eût pris son courage à deux mains, elle
rougit, baissa la tête et me dit :
- Voulez-vous avoir la bonté de me donner un verre d'eau
sucrée ? Là, sur cette table. Un seul morceau de sucre et
quelques gouttes de citron.
Ayant préparé le verre, je le lui
présentai sur
un plateau d'argent que j'avais trouvé sur la table.
Elle me jeta un regard d'une inexprimable
tristesse, et me dit :
- Donnez-moi à boire, je ne puis boire seule.
J'approchai le verre de ses lèvres. Elle
but comme un oiseau,
à petits coups, m'envoyant à chaque fois un regard de
remerciement ; puis, quand elle eut fini, elle m'indiqua d'un signe de
tête un petit mouchoir de batiste bordé de dentelle, qui
était sur une table tout près, et me tendant sa bouche
adorable elle me dit :
- Essuyez-moi les lèvres.
J'obéis avec le plus vif empressement, et
je serais encore
à caresser du mouchoir ces lèvres purpurines, si la dame
ne m'avait arrêté par un remerciement, en me priant de me
mettre sur un pouf qui était à une distance assez
respectueuse du divan où elle était assise.
- Il est temps, me dit-elle, de vous avouer une triste
vérité que vous avez déjà sans doute
devinée...
- Je voudrais fermer les yeux, madame, à l'idée qu'une
aussi belle personne que vous puisse... ait le malheur... Mais enfin
puisque vous croyez le moment venu de me dévoiler
l'énigme de ces bras toujours immobiles, j'avoue qu'il me tarde
de sortir de cette angoisse... C'est une véritable angoisse, je
vous jure ! C'est-à-dire, non, pardon, madame... mais tout est
si étrange, si inexplicable en vous ! Et puis l'amour, la
surprise, l'inattendu...
- Je ne sais si vous m'aimez réellement, me
répondit-elle, mais il suffit que vous le disiez pour que je
doive vous avertir. Je ne suis pas telle que vous croyez me voir : je
suis un monstre au milieu de l'espèce humaine... Je suis
née sans bras !
Et à ces mots, défaisant avec ses
dents un lacet
caché derrière le noeud de sa cravate de blonde, elle se
leva toute droite, et son veston de velours, se détachant de ses
épaules, tomba sur le divan avec les deux masses inertes qui
figuraient les bras.
Comment vous décrire le buste
étrange qui,
serré dans un gilet de velours nacarat, se dressait comme une
colonne vivante surmontée d'une tête divinement belle ?
Ébloui, muet de surprise, je me sentais emporté dans un
tourbillon d'idées au milieu desquelles je ne pouvais me
reconnaître, puisque tout y était étranger au monde
réel. Je perdis absolument la tête, et poussant, des
hurlements qui n'avaient plus rien d'humain, je me précipitai
sur «le monstre» avec des intentions qui, comme bien vous
pensez, n'avaient rien de meurtrier.
Elle m'attendait : enroulé sur
lui-même, ce corps sans
bras, long et menu, avait l'air d'un serpent. Avant que je ne fusse
arrivé à elle, elle s'était dressée et
m'administrait sur la joue, de son pied déchaussé, un
soufflet qui m'envoya rouler dans un coin.
- Lâche ! me cria-t-elle, vous croyez pouvoir abuser de votre
avantage ? Je ne vous crains pas, entendez-vous ? Et si vous osez
encore faire mine seulement de vous approcher de moi, je vous en ferai
repentir !
Le soufflet que je venais de recevoir ne m'avait
pas calmé ;
au contraire. J'étais furieux, et de plus cette
résistance ne faisait que m'enflammer davantage.
- Un soufflet vaut un baiser, lui dis-je, et j'aurai le baiser !
La scène qui suivit fut indescriptible. En
vérité je ne conçois pas comment je n'en suis pas
devenu fou !
J'essayai de m'élancer sur cette
fantastique créature.
Tout ce que la gymnastique, l'escrime, la savate
et la
chorégraphie, peuvent déployer d'adresse, de violence et
de ruse, n'est rien en comparaison des sauts de carpe, des cabrioles,
des écarts, des feintes, que ce corps indescriptible
exécuta autour de moi. Elle tournoyait en l'air, elle roulait
sur le tapis, elle rebondissait contre les murailles, avec une si
prodigieuse rapidité que je ne pus pas une fois même
l'effleurer de mes mains, et chaque fois que, dans ses bonds
vertigineux, elle passait à portée de moi, elle me
lançait un effroyable coup de pied. J'en avais tant reçu
que je ne les comptais plus !
À mesure que cette lutte trop
inégale se prolongeait,
je sentais mes forces s'en aller, et aussi, vous l'avouerai-je ? mon
courage. Ces coups me faisaient mal, mais de plus ils me faisaient peur
! Et puis ce corps rouge qui passait et repassait devant mes yeux, ces
cheveux d'or qui flottaient en fureur, ces yeux noirs qui
lançaient des éclairs, tout cela me donnait le vertige !
À un moment, près de succomber, je
voulus essayer de
la ruse : je me mis subitement à genoux, espérant la
saisir par les jambes au moment où elle s'approcherait de moi.
Mais elle avait deviné, et avant que
j'eusse eu le temps de
me relever, elle avait passé derrière moi, et sautant
à cheval sur mes épaules, elle me serra le cou entre ses
cuisses.
- Ah ! ah ! me dit-elle, nous voulons faire le méchant ? Je n'ai
qu'à serrer les jambes pour vous étouffer, comme vous
voyez.
Je voulus faire un mouvement pour la renverser.
- Prenez garde ! dit-elle en approchant sa bouche de mon oreille, je
mords !
Je demeurai coi, tremblant de tous mes membres.
- À la bonne heure ! dit l'étrange créature en
desserrant un peu les jambes qui m'étranglaient, maintenant nous
pouvons traiter. Voulez-vous me donner votre parole d'honneur que vous
ne recommencerez plus ?
Vous voyez d'ici le tableau : je n'avais pas deux
partis à
prendre, je sentais bien que j'étais un homme perdu si
j'essayais de prolonger la lutte... Incomparablement plus honteux que
«le renard qu'une poule aurait pris», je fis des serments
si épouvantables, j'exprimai mon repentir avec tant de bassesse,
je m'excusai si éloquemment sur la beauté
irrésistible (trop irrésistible, hélas !) de ma
cavalière, qu'elle consentit enfin à mettre pied à
terre.
J'étais fort penaud, je n'osais pas bouger,
et je restais
à genoux, lui lançant de côté des regards
où j'essayais de mettre autant d'amour que de respect.
- Bien vrai ? me dit-elle en se penchant sur moi et me regardant entre
les deux yeux avec un sourire d'enfant ; allons ! je vous pardonne.
Venez vous asseoir à côté de moi.
Elle me raconta son histoire.
Elle était orpheline. À la mort de
ses parents, un
oncle indigne avait essayé de s'approprier sa fortune, croyant
avoir bon marché d'un pauvre être si peu en état de
se passer de secours d'autrui. Après avoir souffert en silence,
elle s'était révoltée, et alors, comprenant qu'il
lui fallait suppléer à tout prix aux bras qui lui
manquaient, elle s'était exercée à se servir de
ses pieds, et à force de volonté elle était
parvenue à s'en faire des mains d'une habileté
merveilleuse.
Elle me montra des broderies, des dessins, des
airs notés,
des cahiers manuscrits, le tout exécuté avec ses pieds.
Elle m'expliqua comment, à raison de l'usage continuel qu'elle
en avait fait, ses jambes étaient devenues pour elle de
véritables bras, d'où, pour les avoir plus libres, la
nécessité de porter presque toujours un costume d'homme,
ce costume à son tour lui avait donné de la hardiesse et
du goût pour les exercices d'agilité, auxquels elle
était presque réduite, car elle sortait fort peu, le soir
seulement, craignant toujours que quelque accident ne vînt
à révéler son infirmité en public.
- En somme, me dit-elle, je suis arrivée à tirer bon
parti de cette vie qui aurait dû être si misérable ;
je lis, j'écris, je chante, je danse, je nage même...
J'avisai dans un coin du salon attenant au
boudoir, quelque chose
qui ressemblait à un piano.
- Est-ce que vous joueriez du piano ! m'écriai-je en ouvrant de
grands yeux.
- Un peu, me dit-elle, venez au salon, que je vous joue quelque chose.
Elle sauta sur un tabouret haut de cinq pieds, et
de son orteil
ouvrant la clef du piano, elle fit rouler avec ses doigts de pied un
brillant prélude du haut en bas de l'instrument.
Elle me joua une marche ! Jamais vous n'avez rien
entendu de pareil.
Puis un galop. Un galop de cheval arabe !
Et tout à coup, passant par un accord
rapide à la
ritournelle d'une romance, elle commença d'une voix
frémissante :
Viens dans mes bras...
!!!!!!!
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