CHASLES,
Philarète (1798-1873) : L'oeil sans paupière
(1832).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection
électronique de la Bibliothèque municipale de Lisieux
(16.05.1997)
Texte relu par : A. Guézou
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L'oeil sans paupière
par
Philarète CHASLES
~~~~
«Hallowe'en, Hallowe'en ! criaient-ils tous,
c'est ce soir la nuit sainte, la belle nuit des skelpies et des fairies
! Carrick ! et toi, Colean, venez-vous ? Tous les paysans de
Carrick-Border sont là, nos Megs et nos Jeannies y viendront
aussi. Nous apporterons du bon whisky dans des brocs d'étain, de
l'ale fumeuse, le parritch savoureux. Le temps est beau ; la lune doit
briller ; camarades, les ruines de Cassilis-Downans n'auront jamais vu
d'assemblée plus joyeuse ! (1)»
Ainsi parlait Jock Muirland, fermier, veuf et
jeune encore. Il était, comme la plupart des paysans d'Ecosse,
théologien, un peu poète, grand buveur, et cependant fort
économe. Murdock, Will Lapraik, Tom Duckat, l'entouraient. La
conversation avait lieu près du village de Cassilis.
Vous ne savez sans doute pas ce que c'est que
l'Hallowe'en : c'est la nuit des fées ; elle a lieu vers le
milieu d'août. Alors on va consulter le sorcier du village ;
alors tous les esprits follets dansent sur les bruyères,
traversent les champs, à cheval sur les pâles rayons de la
lune. C'est le carnaval des génies et des gnomes. Alors il n'y a
pas de grotte ni de rocher qui n'ait son bal et sa fête, pas de
fleur qui ne tressaille sous le souffle d'une sylphide, pas de
ménagère qui ne ferme soigneusement sa porte, de peur que
le spunkie (2) n'enlève le déjeuner du lendemain,
et ne sacrifie à ses espiègleries le repas des enfants
qui dorment enlacés dans le même berceau.
Telle était la nuit solennelle,
mêlée de caprice fantastique et d'une secrète
terreur, qui allait s'élever sur les collines de Cassilis.
Imaginez un terrain montagneux, qui ondule comme une mer, et dont les
nombreuses collines se tapissent d'une mousse verte et brillante ; au
loin, sur un pic escarpé, les murs crénelés d'un
château détruit, dont la chapelle, privée de sa
toiture, s'est conservée presque intacte, et fait jaillir dans
l'éther pur ses pilastres minces, sveltes comme des branchages
en hiver et dépouillés de leur feuillage. La terre est
inféconde dans ce canton. Le genêt doré y sert de
retraite au lièvre ; la roche paraît à nu de
distance en distance. L'homme, qui ne reconnaît un pouvoir
suprême que dans la désolation et la terreur, regarde ces
terrains stériles comme frappés du sceau même de la
Divinité. La bienfaisance féconde et immense du
Très-Haut nous inspire peu de gratitude : c'est son
châtiment et sa rigueur que nous adorons.
Les spunkies dansaient donc sur le gazon menu de
Cassilis, et la lune, qui s'était levée, paraissait large
et rouge à travers le vitrage cassé du grand portail de
la chapelle. Elle semblait suspendue là comme une grande rosace
amarante, sur laquelle se dessinait un débris de trèfle
de pierre mutilé. Les spunkies dansaient.
Le spunkie ! C'est une tête de femme,
blanche comme la neige, avec de longs cheveux ardents. De belles ailes,
draperies soutenues par des fibres minces et élastiques,
s'attachent, non pas à l'épaule, mais au bras blanc et
mince dont elles suivent le contour. Le spunkie est hermaphrodite ;
à un visage féminin il joint cette élégance
svelte et frêle de la première adolescence virile. Le
spunkie n'a de vêtement que ses ailes, tissu fin et
délié, souple et serré, impénétrable
et léger, comme l'aile de la chauve-souris. Une nuance
brunâtre, fondue dans une pourpre azurée, chatoie sur
cette robe naturelle qui se reploie autour du spunkie en repos, comme
les plis de l'étendard autour du bâton qui le porte. De
longs filaments, qui ressemblent à de l'acier bruni, soutiennent
ces longs voiles dont le spunkie se drape ; ses griffes d'acier en
arment l'extrémité. Malheur à la
ménagère qui s'aventure le soir près du marais
où se tient blotti le spunkie, ou dans la forêt qu'il
parcourt !
La ronde des spunkies commençait sur les
bords de la Doon, quand l'assemblée joyeuse, femmes, enfants,
jeunes filles, s'en approcha. Les lutins disparurent aussitôt.
Toutes ces grandes ailes, se déployant à la fois,
obscurcissent l'air. Vous eussiez dit une nuée d'oiseaux
s'élevant tout à coup du milieu des roseaux bruissants.
La clarté de la lune se voila un moment ; Muirland et ses
compagnons s'arrêtèrent.
- J'ai peur ! s'écria une jeune fille.
- Bah ! reprit le fermier, ce sont des canards sauvages qui s'envolent !
- Muirland, lui dit le jeune Colean d'un air de reproche, tu finiras
mal ; tu ne crois à rien.
- Brûlons nos noix, cassons nos noisettes, reprit Muirland, sans
faire attention à la réprimande de son camarade ;
asseyons-nous ici, et vidons nos paniers. Voici un beau petit abri ; la
roche nous couvre ; le gazon nous offre un lit douillet. Le grand
diable ne me troublerait pas dans mes méditations, qui vont
sortir de ces brocs et de ces bouteilles.
- Mais les bogillies et les brownillies peuvent nous trouver ici, dit
timidement une jeune femme.
- Le cranreuch les emporte ! interrompit Muirland. Vite, Lapraik,
allume ici, près du roc, un foyer de feuilles mortes et de
branchages ; nous chaufferons le whisky ; et si les filles veulent
savoir quel mari le bon Dieu ou le diable leur réserve, nous
avons ici de quoi les satisfaire. Bome Lesley nous a apporté des
miroirs, des noisettes, de la graine de lin, des assiettes et du
beurre. Lasses, n'est-ce pas là tout ce qu'il vous faut pour vos
cérémonies ? (3).
- Oui, oui, répondirent les lasses.
- Mais d'abord buvons, reprit le fermier, qui, par son caractère
dominateur, sa fortune, son cellier bien garni, son grenier plein de
blé et ses connaissances agricoles, avait acquis une certaine
autorité dans le canton.
Or, mes amis, vous saurez que de tous les pays du
monde, celui où les classes inférieures ont le plus
d'instruction et le plus de superstitions à la fois, c'est
l'Ecosse. Demandez à Walter Scott, ce sublime paysan
écossais, qui ne doit sa grandeur qu'à cette
faculté qu'il a reçue de Dieu de représenter
symboliquement tout le génie national. En Ecosse on croit
à tous les gnomes, et on discute, dans les cabanes, des sujets
d'abstraite philosophie. La nuit d'Hallowe'en est consacrée
spécialement à la superstition. L'on se réunit
alors pour pénétrer dans l'avenir. Les rites
nécessaires pour obtenir ce résultat sont connus et
inviolables. Point de religion plus stricte dans ses observances.
C'était surtout cette cérémonie pleine
d'intérêt, où chacun est à la fois
prêtre et sorcier, que les habitants de Cassilis regardaient
comme le but de leur excursion et le délassement de leur nuit.
Cette magie rustique a un charme inexprimable. On s'arrête, pour
ainsi dire, sur le point limitrophe de la poésie et de la
réalité ; on communique avec les puissances infernales,
sans renier Dieu tout à fait ; on transmute en objets
sacrés et magiques les objets les plus vulgaires ; on se
crée avec un épi de blé et une feuille de saule
des espérances et des terreurs.
La coutume veut que l'on ne commence les
incantations d'Hallowe'en qu'à minuit sonnant, à l'heure
où toute l'atmosphère est envahie par les êtres
surhumains, et où non seulement les spunkies, premiers acteurs
du drame, mais tous les bataillons de la féerie
écossaise, viennent s'emparer de leur domaine. Nos paysans,
réunis à neuf heures, passèrent le temps à
boire, à chanter ces vieilles et délicieuses ballades
où leur langage mélancolique et naïf s'allie si bien
à un rythme saccadé, à une mélodie qui
descend de quarte en quarte par des intervalles bizarres, à un
emploi singulier du genre chromatique. Les jeunes filles, avec leurs
plaids bariolés et leurs robes de serge, d'une admirable
propreté ; les femmes, le sourire sur les lèvres ; les
enfants, ornés de ce beau ruban rouge, noué sur le genou,
qui leur sert de jarretières et de parure ; les jeunes gens dont
le coeur battait plus vite à l'approche du moment
mystérieux où la destinée allait être
consultée ; un ou deux vieillards que l'ale savoureuse rendait
à la joie de leurs jeunes ans, formaient un groupe plein
d'intérêt, que Wilkie aurait voulu peindre, et qui aurait
fait en Europe les délices de toutes les âmes accessibles
encore, parmi tant d'émotions fébriles, aux
délices d'un sentiment vrai et profond.
Muirland surtout se livrait tout entier à
la gaieté bruyante qui pétillait avec la mousse
épaisse de la bière, et se communiquait à tous les
auditeurs.
C'était un de ces caractères que la
vie ne dompte pas ; un de ces hommes d'intelligence vigoureuse qui
luttent contre la bise et l'orage. Une jeune fille du canton, qui avait
uni sa destinée à celle de Muirland, était morte
en couches après deux ans de mariage ; et Muirland avait
juré de ne se remarier jamais. Personne n'ignorait dans le
voisinage la cause de la mort de Tuilzie ; c'était la jalousie
de Muirland. Tuilzie, délicate enfant, comptait à peine
seize années quand elle épousa le fermier. Elle l'aimait
et ne connaissait pas la violence de cette âme, la fureur dont
elle pouvait s'animer, le tourment journalier qu'elle pouvait infliger
à elle-même et aux autres. Jock Muirland était
jaloux ; la tendresse ingénue de sa jeune compagne ne le
rassurait pas. Un jour, au coeur de l'hiver, il lui fit faire un voyage
à Edinburgh, pour l'arracher aux séductions
prétendues d'un jeune laird qui avait eu la fantaisie de passer
la mauvaise saison à la campagne. Tous les camarades du fermier,
et même le curé, ne lui épargnaient pas les
remontrances ; il ne répondait rien, si ce n'est qu'il aimait
ardemment Tuilzie, et qu'il était le meilleur juge de ce qui
pouvait contribuer au bonheur de son ménage. Sous le toit
rustique de Jock, il y avait souvent des plaintes, des cris, des
sanglots qui retentissaient au-dehors ; le frère de Tuilzie
était venu représenter à son beau-frère que
sa conduite était inexcusable ; une querelle
véhémente avait été la suite de cette
démarche ; la jeune femme dépérissait par
degrés. Enfin le chagrin qui la consumait l'emporta. Muirland
tomba dans un profond désespoir, qui dura plusieurs
années ; mais, comme tout est passager dans ce monde, il avait,
en jurant de rester veuf, oublié peu à peu le souvenir de
celle dont il avait été le bourreau involontaire. Les
femmes, qui pendant plusieurs années l'avaient vu avec horreur,
lui avaient enfin pardonné ; et la nuit d'Hallowe'en le
retrouvait tel qu'il avait été autrefois, joyeux,
caustique, amusant, buvant sec et fécond en excellents contes,
en plaisanteries rustiques, en refrains bruyants, qui mettaient en
train l'assemblée nocturne et entretenaient sa bonne humeur.
On avait déjà épuisé
la plupart des vieilles romances de fondation, quand les douze coups de
minuit sonnèrent et propagèrent au loin l'écho de
leurs vibrations. Ils avaient bu largement. Voici venir le moment des
superstitions accoutumées. Tout le monde, excepté
Muirland, se leva.
- Cherchons le Kail, cherchons le Kail !
s'écrièrent-ils...
Jeunes gens et jeunes filles se répandirent
dans les champs, et revinrent tour à tour apportant chacun une
racine détachée du sol : c'était le kail. Il faut
déraciner la première plante qui se présente sous
vos pas ; si la racine est droite, votre femme ou votre mari seront
bien faits et de bonne grâce ; si la racine est tortue, vous
épouserez une personne contrefaite (4). S'il reste de la
terre suspendue aux filaments, votre ménage sera fécond
et heureux ; si votre racine est polie et mince, vous ne serez pas
longtemps en ménage. Imaginez les éclats de rire, le
tumulte joyeux, les plaisanteries villageoises auxquelles cette
recherche conjugale donnait lieu ; on se poussait, on se pressait ; on
comparait les résultats de son investigation ; jusqu'aux petits
enfants qui avaient leur kail.
- Pauvre Will Haverel ! s'écria Muirland,
jetant les yeux sur la racine que tenait en main un jeune
garçon, ta femme sera tortue ; ton kail ressemble à la
queue de mon porc.
Puis ils s'assirent en rond, et l'on se mit
à expérimenter la saveur de chaque racine ; une racine
amère désigne un méchant mari ; une racine
sucrée, un mari imbécile ; une racine odorante, un
époux de bonne humeur. A cette grande cérémonie
succéda celle du tap-pickle. Les jeunes filles vont, les yeux
bandés, cueillir chacune trois épis de blé. Si le
grain qui couronne l'épi se trouve à manquer à
l'un d'entre eux, on ne doute pas que le mari futur de la villageoise
ait à lui pardonner une faiblesse commise avant l'heure
nuptiale. O Nelly ! Nelly ! tes trois épis étaient
à la fois privés de leur tap-pickle, et l'on ne
t'épargna pas les railleries. Il est vrai que la veille
même le fause-house, ou grenier de réserve, avait
été témoin d'une causerie bien longue entre toi et
Robert Luath.
Muirland les regardait sans se mêler
activement à leurs jeux.
- Les noisettes ! Les noisettes !
s'écrièrent-ils.
On tira du panier un sac plein de noisettes, et
l'on se rapprocha du feu, que l'on n'avait pas cessé
d'entretenir. La lune brillait pure et presque radieuse. Chacun prit sa
noisette. Ce charme est célèbre et
vénéré. On se distribue par couples ; on donne
à la noisette que l'on a choisie son propre nom ; et l'on place
à la fois dans le feu la noisette baptisée du nom de sa
fiancée, et la sienne propre. Si les deux noisettes
brûlent paisiblement côte à côte, l'union sera
longue et paisible ; si les noisettes éclatent et se
séparent en brûlant, trouble et séparation dans le
ménage. Souvent c'est la jeune fille qui se charge de disposer
dans le foyer le double symbole auquel toute son âme s'attache ;
et quel est son chagrin quand ce divorce s'opère, et que son
mari futur s'élance en pétillant loin de sa compagne !
Une heure sonnait, et les paysans n'étaient
point las de consulter leurs oracles mystiques. La terreur et la foi
qui se mêlaient à ces incantations leur prêtaient un
charme nouveau. Les spunkies recommençaient à se mouvoir
au milieu des joncs agités. Les jeunes filles tremblaient. La
lune, qui avait monté dans le ciel, se couvrait d'un nuage. On
fit la cérémonie du pot de terre, celle de la chandelle
soufflée, celle de la pomme, grandes conjurations que je ne
dévoilerai pas. Willie Maillie, une des plus belles entre ces
jeunes filles, plongea trois fois son bras dans l'eau de la Doon, en
s'écriant : «Mon époux futur, mon mari qui n'est
pas encore, où es-tu ? Voici ma main». Trois fois le
charme avait été répété, lorsqu'on
l'entendit pousser un grand cri.
«Ah ! bon Dieu ! le spunkie a saisi ma
main», s'écria-t-elle. On s'empressa près d'elle,
et tout le monde frémit, excepté Muirland. Maillie montra
sa main tout ensanglantée ; les juges des deux sexes, qu'une
longue expérience rendait habiles dans l'interprétation
de ces oracles, convinrent sans hésiter que l'égratignure
n'était pas causée, comme le prétendait Muirland,
par les pointes d'un jonc épineux, mais que le bras de la jeune
fille portait réellement l'empreinte de la griffe aiguë du
spunkie. On reconnut aussi d'une seule voix que Maillie était
menacée par cette expérience d'avoir plus tard un mari
jaloux. Le fermier veuf avait bu, je crois, un peu plus que de raison.
- Jaloux ! jaloux ! s'écria-t-il.
Il croyait voir dans cette déclaration de
ses camarades une allusion malveillante à sa propre histoire.
- Moi, continua Muirland en vidant un pot
d'étain rempli de whisky qui en couvrait les bords, j'aimerais
mieux cent fois épouser le spunkie que de me marier une seconde
fois. J'ai su ce que c'était que de vivre enchaîné
; autant vaudrait rester emprisonné dans une bouteille
fermée hermétiquement, avec un singe, un chat ou le
bourreau pour compagnons. J'ai été jaloux de ma pauvre
Tuilzie : j'avais tort peut-être ; mais comment, je vous le
demande, n'être pas jaloux ? Quelle est la femme qui ne demande
pas une continuelle surveillance ? Je ne dormais pas la nuit, je ne la
quittais pas pendant le jour entier ; je ne fermais pas l'oeil un
instant. Les affaires de ma ferme allaient mal ; tout
dépérissait. Tuilzie elle-même languissait sous mes
yeux. A cinq millions de diables le mariage !
Les uns riaient, les autres, scandalisés,
se taisaient. La dernière et la plus redoutable des incantations
restait à essayer : c'est la cérémonie du miroir.
On se place, une chandelle à la main, en face d'une petite glace
; on souffle trois fois sur le verre, et on l'essuie en
répétant trois fois : Parais, mon mari, ou : Parais,
ma femme ! Alors, au-dessus de l'épaule de la personne qui
consulte le destin, se montre distinctement une figure qui se
reflète dans le miroir ; c'est celle de la compagne ou du mari
qu'on invoquait.
Personne n'osait, après l'exemple de
Maillie, braver encore les puissances surnaturelles. Le miroir et la
chandelle étaient là sans que l'on pensât à
les mettre en usage. La Doon frémissait dans les roseaux ; une
longue traînée d'argent, qui tremblait sur ses vagues
lointaines, était aux yeux des villageois la trace
étincelante des skelpies ou esprits des eaux ; la jument de
Muirland, sa petite jument des Highlands, à la queue noire et au
blanc poitrail, hennissait de toute sa force, ce qui est toujours signe
qu'un mauvais esprit est voisin. Le vent fraîchissait ; les tiges
des joncs balancés rendaient un triste et long murmure. Toutes
les femmes commençaient à parler du retour ; elles
avaient d'excellentes raisons, des réprimandes pour leurs maris
et leurs frères, des conseils de santé pour leurs
pères, et une éloquence de ménage à
laquelle, hélas ! nous autres rois de la nature et du monde,
nous résistons bien rarement.
- Eh bien ! qui de vous se présentera
devant le miroir ? s'écria Muirland.
On ne répondait pas...
- Vous avez bien peu de coeur, continua-t-il. Le
souffle du vent vous fait trembler comme le saule. Quant à moi
qui ne veux plus prendre de femme, comme vous savez, parce que je veux
dormir, et que mes paupières refusent de se fermer dès
que je suis mari, il m'est impossible de commencer le charme. C'est ce
que vous sentez aussi bien que moi.
A la fin, personne ne voulant saisir le miroir,
Jock Muirland s'en empara. «Je vais vous donner l'exemple».
Alors il prit sans hésiter la glace fatale ; la chandelle fut
allumée, et il répéta bravement l'incantation.
- Parais donc, ma femme, s'écria Muirland.
Aussitôt une figure pâle, couverte de
cheveux d'un blond fauve, se montra sur l'épaule de Muirland. Il
tressaillit, se retourna pour s'assurer que l'une des jeunes filles du
canton n'était pas derrière lui pour imiter l'apparition.
Mais personne n'avait parodié le spectre ; et quoique le miroir
se fût brisé sur la terre en s'échappant de la main
du fermier, toujours au-dessus de son épaule la même
tête blanche, la chevelure ardente se présentaient :
Muirland pousse un grand cri, et tombe la face contre terre.
Vous eussiez vu alors tous les habitants du
village fuir çà et là, comme les feuilles
enlevées par le vent ; il ne resta plus dans cet endroit
où ils s'étaient livrés naguère à
leurs amusements rustiques que les débris de la fête, le
foyer à demi éteint, les pots et les cruches vides, et
Muirland couché sur la gazon. Les spunkies et leurs acolytes
revenaient en foule, et l'orage qui se préparait dans l'air
mêlait à leur chant surnaturel ce long sifflement que les
Ecossais désignent si pittoresquement sous le nom de Sugh.
Muirland, en se relevant, regarda encore par-dessus son épaule :
toujours la même figure. Elle souriait au paysan, mais ne
prononçait pas un mot, et Muirland ne pouvait deviner si cette
tête appartenait à un corps humain ; car elle ne se
montrait à lui que lorsqu'il se détournait. Sa langue se
glaçait et restait attachée à son palais. Il
essaya de lier conversation avec l'être infernal, et rappela en
vain tout son courage ; dès qu'il apercevait ces traits
pâles et ces boucles ardentes, il frémissait de tout son
corps. Il se mit à fuir, dans l'espoir de se délivrer de
son acolyte. Il avait détaché sa petite jument blanche et
allait mettre le pied à l'étrier, quand il tenta encore
une dernière expérience. Terreur ! toujours cette
tête, devenue son inséparable compagne. Elle était
attachée sur son épaule, comme ces têtes
isolées dont les sculpteurs gothiques jetaient quelquefois le
profil au sommet d'un pilastre ou à l'angle d'un entablement. La
pauvre Meg, la jument du fermier, hennissait avec une force terrible ;
et par des ruades fréquentes elle annonçait la part
qu'elle prenait à la terreur de son pauvre maître. Le
spunkie (ce devait être un de ces habitants des joncs de la Doon
qui persécutait le fermier), toutes les fois que Muirland se
retournait, fixait sur lui deux yeux flamboyants, d'un bleu profond,
sur lesquels aucun cil ne dessinait son ombre, et dont nulle
paupière ne voilait l'insupportable clarté. Il piqua des
deux. ; la même curiosité le poussait toujours à
savoir si sa persécutrice était là ; elle ne le
quittait pas ; en vain lançait-il sa jument au galop, en vain
les bruyères et les montagnes disparaissaient et fuyaient sous
les pas de l'animal, Muirland ne savait plus ni quelle route il
suivait, ni vers quel but il conduisait la pauvre Meg. Il n'avait
qu'une idée, le spunkie, son compagnon de route, ou plutôt
sa compagne, car cette figure féminine avait toute la malice et
toute la délicatesse qui conviennent à une jeune fille de
dix-huit ans.
La voûte du ciel se couvrait de nuées
épaisses qui le rétrécissaient par degrés.
Jamais pauvre pécheur ne se trouva lancé seul au milieu
de la campagne dans une plus satanique obscurité. Le vent
soufflait comme s'il eût voulu éveiller les morts ; la
pluie tombait, emportée diagonalement par la violence de
l'orage. Les lueurs rapides de l'éclair disparaissaient,
dévorées par les nues ténébreuses qui se
refermaient sur elles : de longs, profonds et lourds mugissements en
sortaient. Pauvre Muirland ! ton bonnet bleu écossais,
bariolé de rouge, tomba, et tu n'osas pas te retourner pour le
ramasser. La tempête redoublait de fureur ; la Doon
débordait sur ses rivages ; et Muirland, après avoir
galopé pendant une heure, reconnut douloureusement qu'il
revenait au même lieu d'où il était parti.
L'église ruinée de Cassilis était sous ses yeux ;
on eût dit que l'incendie embrasait les restes de ses vieux
pilastres ; des flammes jaillissaient de toutes les ouvertures
inégales ; les sculptures apparaissaient dans toute leur
délicatesse sur un fond de clartés lugubres : Meg
refusait d'avancer ; mais le fermier, dont la raison ne guidait plus
les démarches, et qui croyait sentir cette redoutable tête
appuyée sur son épaule, enfonçait si
vigoureusement son éperon dans les flancs de la pauvre
bête qu'elle céda malgré elle à la violence
qu'on lui imposait.
- Jock, dit une voix douce, épouse-moi, tu
cesseras d'avoir peur.
Vous imaginez la profonde terreur du malheureux
Muirland.
- Epouse-moi, répétait le spunkie.
Cependant ils fuyaient vers la cathédrale
enflammée. Muirland, arrêté dans sa course par les
pilastres mutilés et les saints de pierre renversés, mit
pied à terre ; il avait, pendant cette nuit, bu tant de vin, de
bière et d'eau-de-vie, galopé si étrangement,
éprouvé tant de surprise, qu'il finit par s'accoutumer
à cet état d'excitation surnaturelle : notre fermier
entra d'un pied ferme dans la nef sans voûte d'où
jaillissaient ces feux infernaux.
Le spectacle qui le frappa était nouveau
pour lui. Un personnage accroupi au milieu de la nef soutenait, sur son
dos courbé, un vase octangulaire où brûlait une
flamme verte et rouge. Le maître-autel était chargé
de ses vieux ornements catholiques. Des démons à la
chevelure ardente qui se hérissait sur leur tête
étaient debout sur l'autel, et tenaient lieu de cierges. Toutes
les formes grotesques et infernales que l'imagination du peintre et du
poète ont rêvées se pressaient, couraient, se
contournaient en mille étranges façons. Les stalles des
chanoines étaient remplies de personnages graves qui avaient
conservé les costumes de leur état. Mais sur leurs
aumusses on voyait se dessiner des mains de squelettes, et de leurs
yeux caves aucune clarté n'émanait.
Je ne dirai pas, car le langage humain ne peut y
atteindre, quel encens on brûlait dans cette église, ni
quelle abominable parodie des saints mystères y était
jouée par les démons. Quarante de ces lutins,
perchés sur l'ancienne galerie qui avait soutenu autrefois
l'orgue de la cathédrale, tenaient en main des cornemuses
écossaises de dimensions différentes. Un énorme
chat noir, assis sur un trône composé d'une douzaine de
ces messieurs, donnait la mesure par un miaulement prolongé. La
symphonie infernale faisait trembler ce qui restait encore de
voûtes à demi détruites, et tomber de temps en
temps quelques fragments de pierres ruineuses. Il y avait parmi ce
tumulte de jolies skelpies à genoux ; vous les eussiez prises
pour des vierges charmantes, si la queue démoniaque n'avait pas
soulevé le coin de leur robe blanche ; et plus de cinquante
skelpies, les ailes étendues ou repliées, dansant ou en
repos. Dans les niches des saints symétriquement rangées
autour de la nef étaient des cercueils ouverts, où la
mort, sur son linceul blanc, apparaissait tenant en main le cierge
funéraire. Quant aux reliques suspendues au parvis, je ne
m'arrêterai pas à les décrire. Tous les crimes
commis en Ecosse depuis vingt ans avaient concouru à parer
l'église livrée aux démons.
Vous y eussiez vu la corde du pendu, le couteau de
l'assassin, le débris épouvantable de l'avortement et la
trace de l'inceste. Vous y eussiez vu des coeurs de
scélérats noircis dans le vice, et des cheveux blancs
paternels suspendus encore à la lame du poignard parricide.
Muirland s'arrêta, se détourna ; la figure compagne de sa
route n'avait pas quitté son poste. Un des monstres
chargés du service infernal le prit par la main ; il se laissa
faire. On le conduisit à l'autel ; il suivit son guide. Il
était dompté. Sa force l'avait abandonné. On
s'agenouilla, il s'agenouilla ; on chanta des hymnes bizarres, il
n'écouta rien ; et il resta là, stupéfait,
pétrifié, attendant son sort. Cependant les chants
infernaux devenaient plus bruyants ; les spunkies chargés du
corps de ballet tournaient plus rapidement dans leur ronde infernale ;
les cornemuses criaient, beuglaient, hurlaient et sifflaient avec une
véhémence nouvelle. Muirland détourna la
tête pour examiner cette fatale épaule sur laquelle un
hôte incommode avait fait élection de domicile.
- Ah ! s'écria-t-il, poussant un long
soupir de satisfaction.
La tête avait disparu.
Mais quand ses regards éblouis et
égarés se reportèrent sur les objets qui
l'environnaient, il fut bien étonné de trouver
près de lui, à genoux sur un cercueil, une jeune fille
dont le visage était celui même du fantôme qui
l'avait poursuivi. Une petite chemisette de fin lin gris descendait
à peine jusqu'à mi-cuisse. On apercevait une poitrine
charmante, de blanches épaules, sur lesquelles roulaient des
cheveux blonds, un sein virginal, dont la légèreté
du costume relevait toute la beauté. Muirland fut ému ;
ces formes si gracieuses et si délicates contrastaient avec
toutes les hideuses apparitions qui l'entouraient. Le squelette qui
parodiait la messe prit de ses doigts crochus la main de Muirland et
l'unit à celle de la jeune fille. Muirland crut sentir alors
dans l'étreinte de cette bizarre fiancée la froide
morsure que le peuple attribue aux griffes d'acier du spunkie. C'en
était trop pour lui ; il ferma les yeux et défaillit. A
demi vaincu par un évanouissement qu'il combattait, il crut
deviner que des mains infernales le replaçaient sur la jument
fidèle qui l'avait attendu à la porte de la
cathédrale ; mais ces perceptions étaient obscures, ses
sensations indistinctes.
Une telle nuit, comme on le pense bien, laissa des
traces chez notre fermier ; il se réveilla comme on se
réveille après une léthargie, et fut fort
étonné d'apprendre que depuis quelques jours il avait
pris femme, que depuis la nuit d'Hallowe'en il avait fait un voyage
dans les montagnes, et qu'il en avait ramené une jeune
épouse, laquelle, en effet, se trouvait placée
près de lui dans le lit héréditaire de sa ferme.
Il se frotta les yeux et crut qu'il rêvait,
puis il voulut contempler celle qu'il avait choisie sans s'en douter,
et qui était devenue mistress Muirland. C'était le matin.
Qu'elle était jolie ! Quelle douce lumière nageait dans
ces regards prolongés ! quel éclat dans ces yeux !
Cependant Muirland était frappé de la lueur bizarre qui
émanait de ces regards mêmes. Il s'approcha ; chose
étrange ! sa femme, à ce qu'il pensa du moins, n'avait
pas de paupières ; de grands orbes d'un bleu foncé se
dessinaient sous l'arc noir d'un sourcil dont la courbe était
admirablement légère. Muirland soupira ; le souvenir
vague du spunkie, de sa course nocturne et de la terrible noce dans la
cathédrale, se représenta tout à coup devant lui.
En examinant de plus près sa nouvelle
épouse, il crut observer en elle tous les traits
caractéristiques de cet être surnaturel, modifiés
seulement et comme adoucis. Les doigts de la jeune femme étaient
longs et minces, ses ongles blancs et effilés ; sa chevelure
blonde tombait jusqu'à terre. Il resta comme absorbé par
une profonde rêverie : cependant tous ses voisins lui dirent que
la famille de sa femme résidait dans les Highlands ;
qu'aussitôt après la noce il avait été saisi
par une fièvre ardente ; qu'il n'était pas
étonnant que tout souvenir de la cérémonie se
fût effacé de son esprit malade, mais que bientôt il
se conduirait mieux avec sa femme, car elle était jolie, douce
et bonne ménagère.
- Mais elle n'a pas de paupières !
s'écria Muirland.
On lui riait au nez, on prétendait que la
fièvre le poursuivait encore ; personne, si ce n'est le fermier,
ne s'apercevait de cette étrange particularité.
La nuit vint : c'était pour Muirland la
nuit des noces, car jusqu'à ce moment il n'avait
été marié que de nom. La beauté de sa femme
l'avait ému, bien que selon lui elle n'eût pas de
paupières. Il se promettait donc de braver résolument sa
propre terreur, et de profiter au moins de la faveur singulière
que le ciel ou l'enfer lui envoyait. Nous demandons ici au lecteur de
nous concéder tous les privilèges du roman et de
l'histoire, et de passer rapidement sur les premiers
événements de cette nuit ; nous ne dirons pas combien la
belle Spellie (c'était son nom) paraissait plus belle encore
dans ses nocturnes atours.
Muirland s'éveilla, rêvant qu'une
clarté subite du soleil illuminait tout à coup la chambre
basse où était placé le lit nuptial. Ebloui par
ces rayons ardents, il se lève en sursaut et voit les yeux
éclatants de sa femme tendrement fixés sur lui.
- Diable ! s'écria-t-il, mon sommeil, en
effet, est une injure à sa beauté !
Il chassa donc le sommeil, et dit à Spellie
mille choses aimables et tendres auxquelles la jeune fille des
montagnes répondit de son mieux.
Jusqu'au matin, Spellie n'avait pas dormi.
«Comment dormirait-elle, en effet, se
demandait Muirland, elle n'a pas de paupières ?»
Et son pauvre esprit retombait dans un abîme
de méditations et de craintes. Le soleil se leva. Muirland
était pâle et abattu ; la fermière avait les yeux
plus étincelants que jamais. Ils passèrent la
matinée à se promener sur les bords de la Doon. La jeune
épouse était si jolie que son mari, malgré sa
surprise et la fièvre à laquelle il était en
proie, ne put la contempler sans admiration.
- Jock, lui dit-elle, je vous aime autant que vous
aimiez Tuilzie ; toutes les jeunes filles des environs me portent envie
: aussi prenez-y garde, mon ami, je serai jalouse, je vous surveillerai
de près.
Les baisers de Muirland arrêtèrent
ces paroles ; cependant les nuits se succédèrent, et au
milieu de chaque nuit les yeux éclatants de Spellie arrachaient
le fermier à son sommeil ; la force du fermier y succombait.
- Mais, ma chère amie, demanda Jock
à sa femme, est-ce que vous ne dormez jamais ? - Dormir, moi !
- Oui, dormir ! Il me semble que depuis que nous sommes mariés,
vous n'avez pas dormi un moment.
- Dans ma famille, on ne dort jamais.
Les orbes azurés de la jeune femme
versaient des rayons plus ardents.
- Elle ne dort pas ! s'écria avec désespoir le fermier,
elle ne dort pas !
Il retomba épuisé et terrifié
sur l'oreiller.
- Elle n'a pas de paupières, elle ne dort pas !
répéta-t-il.
- Je ne me lasse pas de te voir, reprit Spellie, et je te surveillerai
de plus près.
Pauvre Muirland ! les beaux yeux de sa femme ne
lui laissaient pas de repos ; c'étaient, comme disent les
poètes, des astres éternellement allumés pour
l'éblouir. On fit dans le canton plus de trente ballades
adressées aux beaux yeux de Spellie. Quant à Muirland, un
beau jour il disparut. Trois mois s'étaient
écoulés ; le supplice qu'avait éprouvé le
fermier avait épuisé sa vie, dévoré son
sang ; il lui semblait que ce regard de feu le brûlait. S'il
revenait des champs, s'il restait à la maison, s'il allait
à l'église, toujours ce rayon terrible dont la
présence et l'éclat pénétraient jusqu'au
fond de son être et le faisaient tressaillir d'horreur. Il finit
par détester le soleil, par fuir le jour.
Le même supplice que la pauvre Tuilzie avait
souffert était devenu le sien ; au lieu de l'inquiétude
morale qui, pendant son premier mariage, l'avait transformé en
bourreau de la jeune fille, et que les hommes appellent du nom de
jalousie, il se trouvait placé sous l'inquisition physique et
inéluctable d'un oeil qui ne se fermait jamais : c'était
encore la jalousie, mais transformée en image palpable,
l'inquisition devenue type. Il laissa sa ferme, quitta ses domaines ;
passa la mer et s'enfonça dans les forêts de
l'Amérique septentrionale, où beaucoup de gens de son
pays ont été fonder des habitations et bâtir leur
hutte paisible. Les savanes de l'Ohio lui offraient un asile
assuré à ce qu'il croyait : il préférait sa
pauvreté, la vie du colon, le serpent caché dans les
buissons épais, une nourriture sauvage, grossière et
incertaine, à son toit écossais, sous lequel l'oeil
jaloux et toujours ouvert reluisait pour son tourment. Après
avoir passé un an dans cette solitude, il finit par bénir
son sort : au moins il trouvait le repos au sein de cette nature
féconde. Il n'entretenait aucune correspondance avec la
Grande-Bretagne, de peur d'avoir des nouvelles de sa femme ;
quelquefois dans ses rêves il voyait encore cet oeil ouvert, cet
oeil sans paupière, et se réveillait en sursaut ; il
s'assurait bien que la vigilante et redoutable prunelle n'était
plus auprès de lui, ne le pénétrait, ne le
dévorait pas de ses clartés insupportables, et il se
rendormait heureux.
Les Narraghansetts, tribu voisine de son
habitation, avaient pris pour sachem ou pour chef Massasoit, vieillard
maladif, dont le caractère était pacifique, et dont Jock
Muirland concilia aisément la bienveillance en lui donnant de
l'eau-de-vie de grain qu'il savait distiller. Massasoit tomba malade ;
son ami Muirland vint le visiter dans sa hutte.
Imaginez un wigwam indien, cabane pointue, avec un
trou pour laisser échapper la fumée ; au milieu de ce
pauvre palais, un foyer embrasé ; sur des peaux de buffle,
étendues par terre, le vieux chef était malade ; autour
de lui les principaux sagamores du canton, hurlant, criant, pleurant et
faisant un tapage qui, loin de guérir le malade, eût rendu
malade un homme en bonne santé. Un powam ou médecin
indien conduisait le choeur et la danse lugubres ; les échos
voisins retentissaient du bruit que faisait cette étrange
cérémonie : c'étaient là les prières
publiques offertes aux divinités du pays.
Six jeunes filles étaient occupées
à masser les membres nus et froids du vieillard : l'une d'elles,
âgée à peine de seize ans, pleurait en s'acquittant
de cet office. Le bon sens de l'Ecossais lui fit bientôt
reconnaître que tout cet appareil médical n'aboutirait
qu'au meurtre de Massasoit ; en sa qualité d'Européen et
de blanc il passait pour médecin inné. Il profita de
l'autorité que ce titre lui donnait, fit sortir tous les
hurleurs et s'approcha du sachem.
- Qui vient près de moi ? demanda le
vieillard.
- Jock, l'homme blanc !
- Oh ! reprit le sachem en lui tendant sa main
désséchée, nous ne nous verrons plus, Jock !
Jock, bien qu'il eût peu de connaissances en
médecine, s'aperçut sans peine que notre sachem avait
tout simplement une indigestion ; il le secourut, ordonna que l'on se
tût autour de lui, le mit à la diète, puis lui fit
un excellent potage écossais que le vieillard avala en guise de
médecine. Bref, en trois jours Massasoit était revenu
à la vie ; les hurlements de nos Indiens et leurs danses
recommencèrent, mais ces hymnes sauvages n'exprimaient plus que
la gratitude et la joie. Massasoit fit asseoir Jock sous sa hutte, lui
donna son calumet à fumer, et lui présenta sa fille,
Anauket, la plus jeune et la plus jolie de celles que Muirland avait
vues dans la cabane.
- Tu n'as pas de squaw, lui dit le vieux guerrier ; prends ma fille et
honore ma tête blanchie.
Jock tressaillit ; il se rappela le souvenir de
Tuilzie et de Spellie, le mariage lui avait si mal réussi.
Cependant la jeune squaw était douce,
naïve, obéissante. Un mariage dans les déserts
s'environne de bien peu de cérémonies : il a peu de
conséquences funestes pour un Européen. Jock se
résigna, et la belle Anauket ne lui donna aucun sujet de se
repentir de son choix.
Un jour, c'était le huitième jour de
leur union, tous deux, par une belle matinée d'automne,
s'étaient embarqués sur l'Ohio. Jock avait emporté
son fusil de chasse. Anauket, habituée à ces
expéditions qui composent toute la vie sauvage, aidait et
servait son mari. Le temps était magnifique ; les rives de ce
beau fleuve offraient aux amants des points de vue enchanteurs. Jock
avait fait bonne chasse. Une pintade aux ailes éclatantes frappa
ses regards ; il l'ajusta, la blessa, et l'oiseau, frappé de
mort, alla tomber, en gémissant, sous d'épais halliers.
Muirland ne voulait pas perdre une proie aussi belle ; il amarra son
bateau, et courut à la recherche du résultat de sa
conquête. Il avait battu inutilement plusieurs buissons, et son
obstination d'Ecossais le plongeait et l'enfonçait de plus en
plus dans l'épaisseur du bois. Il se trouva bientôt
environné d'arbres de haute futaie et placé au centre
d'une de ces salles de verdure naturelles que l'on trouve dans les
forêts d'Amérique, quand une clarté traversa le
feuillage et pénétra jusqu'à lui. Il tressaillit :
ce rayon le brûlait ; cette lumière insupportable le
contraignait à baisser les yeux.
L'oeil sans paupière était
là, vigilant et éternel.
Spellie avait passé la mer ; elle avait
trouvé la trace de son mari, elle le suivait à la piste ;
elle avait tenu sa parole, et sa redoutable jalousie accablait
déjà Muirland de justes reproches. Il courut vers le
rivage, poursuivi par l'oeil sans paupière, vit l'onde claire et
pure de l'Ohio, et s'y précipita dans sa terreur. Telle fut la
fin de Jock Muirland ; elle se trouve consacrée dans une
légende écossaise, les bonnes femmes l'expliquent
à leur manière. Elles affirment que c'est une
allégorie, et que l'oeil sans paupière, c'est
l'oeil toujours ouvert de la femme jalouse, le plus terrible des
supplices.
Notes :
(1) Skelpies : démon des eaux. Fairies :
fées. Carrick-Border : nom de canton. Parritch :
pudding d'Ecosse (NDA)
(2) Lutin (NDA)
(3) Bogillies : esprits de bois. Brownillies :
esprits des bruyères. Cranreuch : vent du Nord. Lasses
: jeunes filles (NDA)
(4) Ces usages sont encore populaires en Ecosse (NDA)
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